Partout dans le monde, des pays comme le Canada se fixent des objectifs de carboneutralité ambitieux afin de s’attaquer à la crise climatique. L’hydroélectricité représente environ 60 % de toute l’électricité de source renouvelable produite dans le monde, et est appelée à jouer un rôle crucial pour l’atteinte de ces objectifs.

En guise d’avant-goût de la Semaine de l’hydroélectricité canadienne (du 6 au 8 octobre 2021), nous vous présentons un entretien entre Anne-Raphaëlle Audouin, présidente d’Hydroélectricité Canada, et Eddie Rich, directeur général de l’Association internationale de l’hydroélectricité, portant sur le rôle de l’hydroélectricité dans l’atteinte des objectifs de carboneutralité et dans la transition vers les énergies propres.

Vous pouvez visionner l’intégralité de l’entretien ici (en anglais). Nous vous présentons ci-après une version révisée et résumée.

Anne : J’ai le grand plaisir d’avoir avec moi aujourd’hui Eddie Rich, directeur général de l’Association internationale de l’hydroélectricité. Eddie, merci d’être avec nous aujourd’hui. Pourriez-vous d’abord nous présenter l’Association internationale de l’hydroélectricité?

Eddie : L’Association internationale de l’hydroélectricité est le porte-parole du secteur de l’hydroélectricité à l’échelle internationale. Nous essayons de représenter l’aile progressiste du secteur en faisant la promotion d’une hydroélectricité durable. Nous avons une centaine d’entreprises membres dans les quatre coins du monde. Nous collaborons avec d’autres parties prenantes de la communauté de l’hydroélectricité, comme des ONG sociales et environnementales, des gouvernements, des institutions financières internationales, des médias, etc.

Anne : Quel rôle voyez-vous pour notre industrie dans un contexte où les pays du monde entier adoptent des objectifs climatiques ambitieux – notamment le Canada, maintenant engagé sur la voie de la décarbonation avec un objectif de carboneutralité en 2050?

Eddie : Jamais il n’y a eu un tel consensus mondial quant au besoin de s’attaquer aux changements climatiques et d’infléchir les tendances en matière d’énergie. Il est vraiment important de profiter de cet élan, mais la fenêtre d’opportunité est très étroite : les projets hydroélectriques sont plus longs à réaliser et nécessitent un investissement initial plus élevé que d’autres projets d’énergie renouvelable. Il est donc d’autant plus difficile de susciter l’intérêt des décideurs.

Si les projets hydroélectriques ne sont pas entrepris dès maintenant, surtout avec les mesures de relance verte post-Covid adoptées par les gouvernements du monde entier, si nous ne profitons pas de ce mouvement pour au moins doubler les investissements dans l’hydroélectricité, alors nous aurons manqué le bateau des objectifs de 2050.

Une capacité de production éolienne et solaire considérable sera intégrée au réseau électrique, ce qui est tout à fait souhaitable; mais ce faisant, on se dirige une crise insoupçonnée si on ne prévoit pas de capacité de relève pour ces énergies qui, rappelons-le, sont intermittentes. Faute d’investir dans l’hydroélectricité comme ressource de relève, tout le monde sera forcé de s’en remettre aux combustibles fossiles – comme c’est le cas actuellement – simplement pour éviter les pannes générales de courant. Les entreprises de notre secteur ont un rôle important à jouer pour propager ce message, en présentant des projets attractifs et en faisant la promotion des politiques favorables à l’hydroélectricité.

Anne : Les plus récentes données sur le développement de l’hydroélectricité montrent que le monde n’est pas en voie d’atteindre ces objectifs de carboneutralité. L’Agence internationale pour les énergies renouvelables annonce que la puissance hydroélectrique installée doit augmenter d’environ 60 % à l’échelle mondiale d’ici 2050. Quelles actions concrètes seraient nécessaires à cette fin?

Eddie : Certaines organisations ont des chiffres beaucoup plus élevés que l’IRENA; par exemple, l’Agence internationale de l’énergie considère que pour ne pas dépasser une hausse de 1,5 degré, nous devons construire dans les 30 prochaines années la même même capacité de production hydroélectrique qu’au cours des 120 dernières années. Une nouvelle tranche de 1 300 gigawatts, rien de moins!

Alors concrètement, comment s’y prendre? Eh bien, d’abord décider qui va devoir payer pour cette flexibilité de production et cette capacité de stockage d’énergie. Le marché récompense uniquement la production d’électricité, c’est ainsi qu’il a été conçu; mais cela s’applique mal à un secteur comme l’hydroélectricité, dont des atouts majeurs sont la flexibilité, la capacité de stockage et la capacité d’équilibrage.

Le marché montre de l’engouement pour l’éolien et le solaire, et tant mieux; mais ce n’est pas sans raison que ces filières sont qualifiées d’intermittentes. Il y a aussi le défi des coûts d’investissement élevés pour l’hydroélectricité, des longs délais de construction, et ainsi de suite.

Il est possible de mettre en place divers mécanismes de marché et politiques pour corriger cette situation. Mais il revient aux gouvernements de décider qu’on ne peut pas s’en remettre tout bonnement aux mécanismes actuels du marché. Autrement, nous devrons faire face à des pannes générales de courant, ou encore retourner à la case départ des combustibles fossiles, pas de doute là-dessus.

Anne : Comment la dynamique des marchés internationaux, nationaux et régionaux influe-t-elle sur la transition vers les énergies propres?

Eddie : On assiste à une évolution fascinante de l’interconnectivité au Canada et entre diverses régions de l’Amérique du Nord, et c’est là que pourrait résider une bonne partie de la solution. Le Québec dispose de vastes ressources hydriques, alors que ce n’est pas le cas en Nouvelle-Angleterre; d’où l’intérêt de travailler ensemble à une solution interrégionale.

On voit cette tendance se développer, mais il faut beaucoup de temps pour aboutir à des résultats concrets. Les gouvernements doivent favoriser l’interconnectivité ainsi que d’autres mécanismes internes de marché, car différentes énergies renouvelables peuvent être complémentaires si on encourage leur intégration.

Anne : Comment les différentes filières d’énergie renouvelable peuvent-elles s’intégrer afin d’alimenter en totalité le réseau électrique s?

Eddie : Nous sommes portés à penser aux filières d’énergie renouvelable comme si elles étaient en concurrence; or, il faut avoir l’intelligence de comprendre que nous avons besoin de toutes les sources possibles d’énergie renouvelable. Cela dit, nous devons analyser les particularités de ces différentes filières, et déterminer comment intégrer les pièces de ce grand casse-tête énergétique.

Nous devons appuyer l’éolien et le solaire, y compris les batteries d’appoint, et montrer comment l’hydroélectricité peut travailler en synergie avec toutes les autres filières renouvelables… ainsi d’ailleurs qu’alimenter la filière de l’hydrogène vert, qui ouvre de toutes nouvelles perspectives.

Anne : Avec autant d’innovations en R-D pour l’hydroélectricité, observez-vous un engouement international pour l’hydrogène vert et son potentiel?

Eddie : Je discutais avec Andrew Forrest, le fondateur de Fortescue Metals Group, et selon lui l’hydrogène vert deviendra la filière dominante dans le monde au cours des prochaines années, et qu’elle sera alimentée très largement par l’hydroélectricité. Si tel est le cas, voilà une excellente nouvelle pour l’hydroélectricité à cause de la demande accrue, sans qu’il faille oublier les enjeux touchant les mécanismes de marché et le financement des projets dont je parlais tantôt.

Si nous jouons bien nos cartes, nous pourrions y gagner gros. Cela dit, je ne sais pas si l’hydrogène vert deviendra la filière dominante dans le monde, mais assurément elle sera très importante et il faut la surveiller de près.

Je peux vous dire ceci : nous sommes prêts à jouer notre rôle, que ce soit en Australie, en Amérique du Nord, en Europe, en Asie ou en Afrique. Quelque chose d’important se prépare dans le secteur de l’hydrogène vert.

Anne : Que pensez-vous des centres informatiques pour le minage du bitcoin et autres cryptomonnaies, compte tenu de leur énorme consommation d’énergie?

Eddie : Un aspect que j’apprécie, c’est que les centres de cryptominage, gros consommateurs d’énergie, ont la capacité de s’établir dans des endroits favorables, par exemple près d’une grande centrale hydroélectrique. Les aciéries ou les alumineries, par exemple, n’ont pas cette  flexibilité. Par ailleurs, on ne peut pas installer une centrale hydroélectrique sur les ailes d’un avion; dans bien des applications, il faut une source d’énergie intermédiaire, par exemple des piles à hydrogène vert.

Ces centres de cryptominage pourraient être situés près d’une centrale hydroélectrique, donc nul besoin de transporter l’électricité très loin, et nul besoin non plus d’une source intermédiaire comme l’hydrogène vert. Je pense qu’il y a encore beaucoup à faire, car c’est un domaine en émergence. Je ne sais pas exactement comment les choses vont évoluer, mais l’occasion est là, c’est certain.

Anne : Pensez-vous qu’il est réaliste d’atteindre la carboneutralité à l’échelle mondiale d’ici 2050?

Eddie : Pas de la manière dont les choses se déroulent actuellement. Certainement pas. Premièrement nous devons oser faire les choix politiques qui s’imposent, et deuxièmement passer à l’action. Je demeure optimiste, car on observe un consensus mondial très fort, et l’on voit de nombreux pays prendre des engagements sérieux de carboneutralité pour 2050. Les choses sont en train de bouger rapidement, mais le marché ne suit pas vraiment; il peut jouer un rôle utile, mais il a ses limites, et c’est une chose qui me préoccupe.

Les politiciens seront confrontés à des choix difficiles, et ils doivent se référer à un cadre temporel qui dépasse largement un cycle électoral de quatre ou cinq ans – ce qui, avouons-le, n’est pas évident pour eux.

Ce qui m’encourage ce sont les électeurs, en particulier les jeunes, qui exigent de leurs gouvernements de leur donner l’heure juste, en disant par exemple : « Sachez-le, il va falloir patienter sept ans avant de récolter les bienfaits de cette centrale hydroélectrique. » Le résultat n’adviendra pas à l’intérieur du cycle électoral; il faut compter sur une politique à long terme, et là-dessus nous devons donc rester optimistes.

Ce sera très difficile, mais un tournant décisif doit être pris d’ici environ deux ans; et nous devons travailler dans ce sens aussi fort que possible.

Pour une conversation plus approfondie sur le rôle de l’hydroélectricité dans l’atteinte de la carboneutralité, inscrivez-vous dès maintenant à la Semaine de l’hydroélectricité canadienne!

Cette entrevue a été révisée et résumée.