La transition énergétique mondiale est un défi complexe. Des gens de partout dans le monde travaillent ensemble pour collaborer à une planète meilleure et plus propre. Alors que le Canada s’efforce d’accroître sa production d’électricité et d’atteindre ses objectifs de carboneutralité, l’hydroélectricité jouera un rôle clé dans la création d’une énergie de base et l’équilibrage du réseau.
En préparation de la toute première Journée mondiale de l’hydroélectricité, qui aura lieu le 11 octobre, WaterPower Canada s’est entretenu avec Debbie Gray, responsable de la politique climatique à l’Association internationale de l’hydroélectricité (connue par ses sigles en anglais IHA), pour discuter du rôle crucial de l’hydroélectricité dans la transition énergétique et du discours sur l’équité, la diversité et l’inclusion.

WPC : Debbie, pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours et de votre rôle actuel au sein de l’Association internationale de l’hydroélectricité (IHA) ?

DG : Je suis ingénieure en environnement et j’ai plus de 25 ans d’expérience dans le secteur de l’énergie. J’ai passé la majeure partie de ma carrière dans le département environnemental de la division d’Hydro-Québec responsable de la production, où j’ai acquis de l’expérience dans le contrôle de la pollution, la gestion de l’environnement et des actifs, l’efficacité énergétique et le développement des affaires. J’ai fait la connaissance de l’IHA lorsque je siégeais sur l’un de ses groupes de travail et j’ai toujours pensé que travailler chez l’IHA me conviendrait parfaitement, car je m’intéresse aux affaires internationales et je suis passionnée par l’hydroélectricité.

En tant que responsable de la politique climatique, mon rôle comporte trois aspects. Le premier consiste à positionner l’hydroélectricité comme une partie de la solution aux changements climatiques. Le deuxième aspect de mon rôle consiste à promouvoir des outils, comme l’outil G-res, qui est un outil gratuit en ligne d’évaluation des émissions de GES. Enfin, la troisième partie de mon rôle consiste à promouvoir le Guide de la résilience climatique de l’IHA. Ce guide aide les exploitants hydroélectriques à évaluer et à atténuer les impacts des changements climatiques au fil du temps. 

WPC : Quel est le projet dont vous êtes le plus fier jusqu’à présent ?

DG : Depuis que j’ai rejoint l’IHA, j’ai eu l’occasion de diriger les travaux d’une étude qui examine le rôle des femmes dans le secteur de l’hydroélectricité. Cette initiative du Programme d’aide à la gestion du secteur de l’énergie (ESMAP) de la Banque mondiale est menée par l’IHA en collaboration avec le Réseau mondial des femmes pour la transition énergétique (GWNET). L’étude explore les écarts d’emploi entre les sexes et fournit des recommandations pour surmonter certains des obstacles auxquels les femmes sont confrontées dans le secteur. 

Je suis également membre d’un comité directeur du programme de mentorat Women in Hydro et j’ai fièrement servi de mentore au cours des trois dernières années. J’ai toujours essayé de promouvoir l’ingénierie comme une bonne profession pour les femmes. Lorsque je me suis lancée dans l’ingénierie, ma classe de diplômés comptait 20 % de femmes. Les statistiques les plus récentes de 2019 indiquent que les femmes représentent 20,6 % des ingénieurs nouvellement diplômés au Canada. Je suis surprise de constater que peu de choses ont changé en près de 30 ans. Cette partie de mon travail — promouvoir, aider et défendre les femmes — est quelque chose qui me passionne. Je suis fière du travail que mes collègues et moi avons accompli dans ce domaine jusqu’à présent.

L’un des plus grands défis est la perception que l’hydroélectricité n’est pas durable. L’hydroélectricité souffre d’un problème de legs. Les gens pensent qu’elle est encore et toujours développée de la même manière qu’il y a presque un siècle. La vérité est qu’aujourd’hui, nous disposons d’outils pour évaluer les paramètres de projets beaucoup plus durables.

Debbie Gray

WPC : Comme l’IHA a une vue d’ensemble du secteur de l’hydroélectricité dans le monde entier, quels sont les points communs que vous voyez dans le secteur, en termes de défis et d’opportunités ?

DG : Lorsque les gens pensent aux énergies renouvelables, ils pensent généralement à l’éolien et au solaire. L’hydroélectricité a été qualifiée de géant oublié des énergies renouvelables, mais nous avons besoin d’une solution disponible en permanence lorsque le vent ne souffle pas et que le soleil ne brille pas. 

L’hydroélectricité est la meilleure source d’énergie à faible teneur en carbone pour équilibrer le réseau. C’est une opportunité formidable et une grande partie de la solution aux changements climatiques. Malheureusement, elle n’est pas toujours reconnue par les marchés qui ont tendance à ne compenser que l’énergie. Nous aurons clairement besoin de l’équilibrage des charges et la flexibilité qu’offre l’hydroélectricité pour compléter les technologies variables comme l’éolien ou le solaire. 

L’un des plus grands défis est la perception que l’hydroélectricité n’est pas durable. L’hydroélectricité souffre d’un problème de legs. Les gens pensent qu’elle est encore et toujours développée de la même manière qu’il y a presque un siècle. La vérité est qu’aujourd’hui, nous disposons d’outils pour évaluer les paramètres de projets beaucoup plus durables.

Un autre défi est que de nombreuses centrales en exploitation aujourd’hui, dont plusieurs au Canada, sont centenaires. Je pense que c’est une bonne chose, car contrairement à de nombreux gadgets utilisés par la société du jetable d’aujourd’hui, ce sont des actifs qui durent. Je pense que l’on a peut-être un peu la réputation que l’hydroélectricité est vieille et poussiéreuse, mais nous avons l’occasion de mettre en valeur la technologie sophistiquée qui est utilisée dans l’hydroélectricité. Le secteur de l’hydroélectricité devrait saisir l’occasion de montrer au monde ce qu’il est devenu et d’affirmer sa place comme élément crucial de la solution aux changements climatiques. Le secteur de l’hydroélectricité devrait saisir l’occasion de montrer au monde ce qu’il est devenu et d’affirmer sa place comme élément crucial de la solution aux changements climatiques. 

WPC : Comment l’IHA aide-t-elle l’industrie à relever ces défis et à saisir ces opportunités ? Pouvez-vous nous parler de certains des programmes et outils que vous avez mis au point ? Lesquels pourraient présenter un intérêt particulier dans le contexte canadien ?

DG : L’IHA dispose de toute une série d’outils de durabilité que nous avons développés au cours des 15 dernières années. Désormais connus sous le nom de norme de durabilité de l’hydroélectricité, ces outils permettent de mesurer la durabilité d’une installation hydroélectrique pendant les phases de planification, de construction ou d’exploitation. Il a également développé l’outil G-res comme un moyen fiable et rentable d’estimer les émissions créées par la construction d’un réservoir. Il serait intéressant pour les producteurs canadiens d’hydroélectricité de l’utiliser afin qu’ils puissent comprendre de manière proactive leurs émissions de gaz à effet de serre.

Pour compléter ces outils, il existe un certain nombre de guides pratiques portant sur des sujets tels que la consultation des autochtones et la biodiversité, entre autres, qui sont utiles à tout promoteur hydroélectrique. 

Même au Canada, où l’hydroélectricité est une technologie très mature et bien connue, il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre. On peut tirer d’autres parties du monde, que ce soit des leçons d’expériences ou d’autres contextes. Par exemple, l’an dernier, l’IHA a collaboré avec le gouvernement américain dans le cadre du Forum international sur l’hydroélectricité par pompage. Le stockage par pompage est essentiellement une pile d’eau géante, et c’est un excellent moyen de stocker de l’électricité pendant des jours ou des semaines. Cette technologie suscite de plus en plus d’intérêt à mesure que la quantité de sources d’énergie renouvelable variable augmente. 

En outre, l’IHA a publié l’année dernière le rapport Hydropower 2050, qui examine les modélisations effectuées par des agences comme l’IRENA et l’AIE. Il s’agit d’une exploration qui donne à réfléchir sur ce dont nous aurons besoin pour atteindre la carboneutralité. En résumé ; si nous voulons atteindre la carboneutralité, nous aurons besoin de plus d’hydroélectricité, et nous devons commencer à planifier dès maintenant. La mise en service d’un projet peut prendre de 10 à 15 ans. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre jusqu’à ce qu’il soit trop tard.  

L’hydroélectricité est la meilleure source d’énergie à faible teneur en carbone pour équilibrer le réseau. C’est une opportunité formidable et une grande partie de la solution aux changements climatiques. Malheureusement, elle n’est pas toujours reconnue par les marchés qui ont tendance à ne compenser que l’énergie. Nous aurons clairement besoin de l’équilibrage des charges et la flexibilité qu’offre l’hydroélectricité pour compléter les technologies variables comme l’éolien ou le solaire. 

L’un des plus grands défis est la perception que l’hydroélectricité n’est pas durable. L’hydroélectricité souffre d’un problème de legs. Les gens pensent qu’elle est encore et toujours développée de la même manière qu’il y a presque un siècle. La vérité est qu’aujourd’hui, nous disposons d’outils pour évaluer les paramètres de projets beaucoup plus durables.

Un autre défi est que de nombreuses centrales en exploitation aujourd’hui, dont plusieurs au Canada, sont centenaires. Je pense que c’est une bonne chose, car contrairement à de nombreux gadgets utilisés par la société du jetable d’aujourd’hui, ce sont des actifs qui durent. Je pense que l’on a peut-être un peu la réputation que l’hydroélectricité est vieille et poussiéreuse, mais nous avons l’occasion de mettre en valeur la technologie sophistiquée qui est utilisée dans l’hydroélectricité. 

WPC : Comment voyez-vous l’évolution du rôle de l’hydroélectricité au cours des prochaines décennies ? (S’il est appelé à le faire ?)

DG : Je vois l’hydroélectricité évoluer d’une technologie qui fournissait principalement de l’énergie de base à une gamme plus large de services. On comptera de plus en plus sur elle pour fournir des services comme le stockage — que ce soit par le biais de l’hydroélectricité conventionnelle ou du stockage par pompage — ainsi que pour fournir davantage de services pour la stabilité du réseau en plus de l’énergie de base. 

Dans un futur carboneutre, nous devrons électrifier davantage d’utilisations telles que les transports, l’industrie et le chauffage. Nous aurons besoin de plus d’électricité, et comme l’hydroélectricité est « dispatchable », c’est-à-dire, mobilisable et modulable à la demande, elle sera là quand les consommateurs en auront besoin, tout en permettant la pénétration d’autres énergies renouvelables. 

Parfois, ce sont les choses qui semblent insignifiantes qui ont, en fait, un impact énorme. Lorsque ces petites choses s’additionnent, il y a un effet boule de neige qui peut créer un changement massif.

Debbie Gray

WPC : La toute première Journée mondiale de l’hydroélectricité aura lieu le 11 octobre. Pouvez-vous nous parler des préparatifs et de la façon dont l’industrie peut s’impliquer ?

DG : La Journée mondiale de l’hydroélectricité célébrera les formidables effets positifs de l’hydroélectricité durable sur les personnes au sein de communautés du monde entier. C’est l’occasion de se réunir pour partager des histoires et des expériences afin de sensibiliser le public aux avantages de l’hydroélectricité. Nous espérons que les exploitants d’hydroélectricité du monde entier participeront aux activités telles que les journées portes ouvertes, des visites de centrales, des séances d’éducation technologique, la création de contenu et l’interaction avec les médias sociaux. 

Nous allons activer des mouvements de masse sur les médias sociaux au niveau régional par le biais de l’IHA et d’associations locales comme WaterPower Canada pour amplifier ces histoires, en utilisant #globalhydropowerday et #withhydropower

WPC : On change un peu de sujet ici. Diversité, équité et inclusion — pouvez-vous nous parler un peu de votre expérience dans le secteur ?

DG : L’hydroélectricité est dominée par les hommes. Je l’ai remarqué dès le premier jour dans le secteur de l’énergie. Ayant une formation d’ingénieure, j’étais habituée à cela. Heureusement, pour l’essentiel de ma carrière, le fait que je suis une femme n’a jamais entravé ma progression. Cependant, lorsque je parle à des amies de ma cohorte d’ingénieurs, je me rends compte de la chance que j’ai eue. 

Travailler sur l’étude de genre a été un grand défi. La collecte de données a été solide ; nous avons effectué une revue de la littérature, mené une enquête en ligne et facilité des entretiens individuels de même qu’en groupes. Ces trois méthodes nous ont permis de recueillir des informations auprès de femmes en début de carrière, à mi-parcours et en fin de carrière. Nous avons parlé à des femmes occupant des postes techniques ou non techniques et des femmes de tous les continents, ainsi que plusieurs hommes. Dans l’ensemble, nous avons eu une grande représentation au niveau mondial. Un thème commun que nous avons entendu à maintes reprises est l’importance du réseautage, de la présence de bons modèles et de mentores. Lorsque les femmes voient d’autres femmes occupant des postes auxquels elles aspirent, c’est important et c’est marquant.

Cette étude m’a ouvert les yeux sur de nombreux problèmes dans le domaine de l’équité, de la diversité et de l’inclusion. J’ai constaté qu’il existe des entreprises proactives qui reconnaissent l’existence de ce problème. Ces entreprises s’assurent d’obtenir les données, puis à mettre en place des recommandations et des actions concrètes pour les surmonter. Cette étude contribuera à soutenir cet important travail. 

CMP : Avez-vous des conseils à donner aux jeunes qui aspirent à entrer dans ce secteur ?

DG : Défendez toujours vos intérêts. Reconnaissez que vous avez une voix et qu’il est important de l’utiliser avec confiance. Les changements positifs se produisent au niveau de la base. Parfois, ce sont les choses qui semblent insignifiantes qui ont, en fait, un impact énorme. Lorsque ces petites choses s’additionnent, il y a un effet boule de neige qui peut créer un changement massif. 

Si vous m’aviez dit il y a 25 ans que je travaillerais pour l’IHA, que j’assisterais à des conférences dans le monde entier et que je parlerais des femmes dans le domaine de l’hydroélectricité, je ne l’aurais pas cru. Parfois, on fait des choses, et on ne sait jamais où cela va nous mener. Ma carrière a été comme une série de blocs de construction, un projet ou un défi qui mène à un autre, parfois de manière imprévue.

Je dis aux jeunes de ma vie de juste essayer une chose et de voir si elle leur plaît ou non. D’après mon expérience, même les plus petits choix qui semblent insignifiants peuvent mener à quelque chose de totalement différent et avoir un impact sur votre vie plus que vous ne l’auriez jamais imaginé. 


Debbie Gray, Responsable de la politique climatique à l’Association internationale de l’hydroélectricité